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INTERVIEW. L’académicien Jean-Christophe Rufin nous parle de son nouveau livre, un tourbillon d’amour-passion

Mis à jour le 03/04/2019 à 18:42 Publié le 13/04/2019 à 10:00
"Les sept mariages d’Edgar et Ludmilla" de Jean-Christophe Rufin.

"Les sept mariages d’Edgar et Ludmilla" de Jean-Christophe Rufin. Photo F. Mantovani

INTERVIEW. L’académicien Jean-Christophe Rufin nous parle de son nouveau livre, un tourbillon d’amour-passion

Avec "Les sept mariages d’Edgar et Ludmilla", Jean-Christophe Rufin, qui présidera la Fête du livre d’Hyères les 11 et 12 mai, nous plonge dans un tourbillon d’amour-passion. Une histoire qui ressemble à celle de son auteur: médecin international, ambassadeur, écrivain reconnu, il a quatre mariages à son actif, dont trois avec la même femme... Un expert!

Tout commence par une épopée, celle de quatre jeunes gens partis en voiture de Paris vers l’Union soviétique, en 1958. But de cette équipée: réaliser un reportage pour la presse française. Flairant là une belle possibilité de propagande à l’insu des intéressés, les autorités post-staliniennes valident, sous strictes conditions.
Aventurier charmeur, un brin escroc, Edgar, qui fait partie des voyageurs, va tomber obsessionnellement amoureux, à la faveur d’une halte dans un village d’Ukraine, d’une jeune fille dénudée, perchée dans un arbre.
N’ayant cure que d’aucuns la jugent folle. De retour en France, hanté par la belle Ludmilla, le jeune homme n’aura de cesse de la retrouver, pour l’arracher à la pauvreté et à l’oppression.
Il y parviendra, mais sitôt de retour à Paris, les tourtereaux se retrouveront très vite confrontés au principe de réalité. À partir de là, moult rebondissements s’ensuivront, qui nous feront vivre, au gré de cette trépidante histoire d’un mariage sans fin, une succession de montagnes russes, dans tous les sens du terme.
Entre splendeur et décadence, reconnaissance internationale pour la sublime cantatrice qu’est devenue Ludmilla, l’homme d’affaires avisé qu’incarne Edgar, et revers de fortune.
Avec, comme toile de fond, la période passionnante de l’après-guerre jusqu’aux années 2000. Captivant.

Comment cet ouvrage a-t-il vu le jour?
Je connaissais depuis l’enfance ce livre de Dominique Lapierre, Russie portes ouvertes, qui racontait sa traversée de l’URSS en voiture. Il m’a toujours fait rêver, je me suis souvent imaginé comme partie prenante de ce voyage.
Et plus récemment, à l’occasion d’un divorce personnel, les choses ont ressurgi. Car à chaque fois que je racontais que je m’étais marié plusieurs fois avec la même femme, ça faisait rigoler.
Mais je trouvais que l’on passait à côté de quelque chose de plus profond, et j’ai pensé que, peut-être, la littérature pourrait rendre cela plus intelligible en le mettant en scène.

Ce que vous vouliez mettre en exergue, c’est qu’au-delà de la vision binaire du couple, soit fusionnel soit déchiré, il peut y avoir d’autres options?
Exactement. Les institutions transforment les choses de manière binaire: on est ou on n’est pas marié, on est ou on n’est pas amoureux, alors que dans la vie les choses sont beaucoup plus ambivalentes, et même dans la séparation le lien continue.
Il n’est pas rompu parce que vous êtes passé devant un notaire ou un juge. Ce n’est pas aussi simple.

"Apporter une forme de survie à quelqu’un, c’était un geste que je faisais pour ma mère, sans pouvoir le faire directement pour elle puisqu’elle n’était plus là."

Lorsqu’Edgar aperçoit pour la première fois Ludmilla, il est subjugué et elle aussi. Un incroyable coup de foudre?
Ce qui m’intéressait, c’était de faire se rencontrer deux êtres, mais aussi deux mondes. Car cela donne une autre vision de l’amour, quand il s’agit de gens qui ne parlent pas la même langue, qui n’ont pas les mêmes références.
Forcément, le jeu de la séduction est modifié. Il ne passe pas par la parole, ni par les gestes. Pour réussir à créer un lien, j’ai imaginé cette scène en me basant sur ce que raconte Dominique Lapierre: le fait qu’avant l’arrivée de son groupe dans les villages russes, des services les précédaient pour interdire aux gens de leur parler.
Un interdit que va braver Ludmilla, à sa façon.

Il y a aussi, dans cet emballement soudain d’Edgar pour Ludmilla, quelque chose qui le renvoie à sa propre mère?
Oui, car il est dans une volonté de rédemption dont il n’a pas conscience et dont Ludmilla va être le catalyseur.
Edgar fait le transfert suivant: en essayant de la sauver elle, il pense sauver sa propre mère, par procuration. Sans venir du même milieu qu’Edgar, ni avoir eu le même parcours, j’ai rencontré celle qui allait devenir ma femme plusieurs fois un an après la mort de ma mère, à la suite d’un cancer foudroyant. Elle est décédée alors que les rapports entre nous n’étaient pas très bons, j’en ai gardé une culpabilité très forte.
En me battant pour faire sortir ma future épouse d’un pays en guerre, il y avait quelque chose de cet ordre-là. Apporter une forme de survie à quelqu’un, c’était un geste que je faisais pour ma mère, sans pouvoir le faire directement pour elle puisqu’elle n’était plus là.

Edgar parvient à ramener Ludmilla à Paris et c’est là que les ennuis commencent, contre toute attente?
Ça aussi c’est du vécu! Quand vous êtes centré sur un but, faire sortir quelqu’un de son pays, vous vous posez assez peu la question de ce qui va se passer après. Mais quand cet après commence, que tout le monde se retrouve hors de danger en Europe, on revient à des considérations plus prosaïques.
Edgar ayant investi tout ce qu’il avait pour faire sortir cette fille de son pays, il réalise que la vie qu’il lui fait à l’arrivée n’est pas meilleure finalement. Or pour cette génération d’hommes, assurer une assise matérielle à une femme qui généralement ne travaillait pas était l’essence même de leur rôle social. D’où cette culpabilité chez lui, même si Ludmilla n’est pas avec lui pour des raisons d’argent.

"Quand je me suis tourné vers la littérature il y a plus de vingt ans, c’était pour trouver la joie, le bonheur, la couleur et l’énergie."

Elle va même aller jusqu’à divorcer pour le lui faire comprendre?
Elle va faire une mise au point car être en situation d’infériorité dans un couple, ce n’est pas soutenable comme position. Vous ne pouvez pas vivre avec quelqu’un qui pense vous avoir sauvée et qui, ensuite, se culpabilise de l’argent qu’il n’apporte pas.
Donc elle va rééquilibrer les choses à sa manière, en faisant comprendre à Edgar qu’elle s’en fiche du mariage. Qu’elle peut très bien rester avec lui, comme dans la chanson La Non demande en mariage de Brassens, dans une forme d’éternelles fiançailles.

Il y a aussi de la Callas en Ludmilla, qui devient une cantatrice très connue?
J’avais envie qu’Edgar et elle aient des vies pleines, éclatantes, qui les fassent monter très haut et redescendre très bas.
La musique, c’était ce qu’il y avait de plus simple pour trouver une identité à Ludmilla, puisque si elle avait le handicap de la langue, elle avait cet héritage en elle qui pouvait assez vite se révéler. Au-delà de la Callas, Ludmilla évoque surtout ces artistes lyriques à une époque où on a commencé à les stariser, où le cinéma a transformé le rapport à la cantatrice.

Revers de la gloire, Ludmilla a des rapports compliqués avec sa fille...
Les enfants arrivent souvent à des moments de la vie où on est en pleine tension pour aboutir à quelque chose professionnellement. La qualité de la relation parent-enfant peut en pâtir, c’est ce qui se passe entre elles.
J’ai un peu connu ça avec ma propre mère qui a fait partie de cette génération de femmes qui ont dû ouvrir les portes professionnelles difficilement. Cela lui demandait un tel investissement en temps, en énergie que ses rapports avec moi étaient assez distants. Elle le regrettait d’ailleurs. Elle m’a laissé chez mes grands-parents pendant dix ans, en essayant de combler en vain son absence par des cadeaux.
J’ai mieux compris ce qu’elle avait dû ressentir en reproduisant ce manque de disponibilité parfois avec mes propres enfants.
Malheureusement, elle est morte très tôt, très jeune, et je n’ai pas eu le temps d’accomplir le cycle qui aurait apaisé tout ça. Je n’ai pas pu bénéficier du déclic qui permet à la fille de Ludmilla de changer de position par rapport à sa mère.

Envers et contre tout, cependant, Edgar et Ludmilla sont des personnages positifs?
J’ai eu une vie de médecin relativement bien fournie en matière de drame, de tragédie. Quand je me suis tourné vers la littérature il y a plus de vingt ans, c’était pour trouver la joie, le bonheur, la couleur et l’énergie. J’écris mes livres très vite, parce que justement ils me portent.


Les sept mariages d’Edgar et Ludmilla.
Jean-Christophe Rufin. Éditions Gallimard. 374 pages. 22 euros.

Fête du livre d’Hyères.
Samedi 11 et dimanche 12 mai. Forum du Casino d’Hyères. Rens. www.fetedulivre.hyeres.fr


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